Que se passe-t-il dans l'esprit à chaque instant ? Comment fonctionne notre mental ?
De nombreuses cultures se sont posées cette question. Les taoïstes sont allés au cœur de l'expérience et ont cultivé l'intériorité pour observer comment leur esprit fonctionnait. Puis ils ont utilisé le ciel et la terre comme images pour transmettre ce qu'ils avaient ressenti.
Aujourd'hui, nous avons souvent une vision un peu réduite de la cosmologie taoïste, basée sur le symbole du Yin-Yang et éventuellement les huit trigrammes (Ba Gua). Pourtant, la cosmologie taoïste va beaucoup plus loin que cela. Partant du 0 jusqu'au 9, elle permet de traduire la genèse de tous les phénomènes, depuis Wuji (無極) jusqu'aux neuf palais. Ceci inspire également toute la pratique interne, ainsi que le Yi Jing, qui est bien plus qu'un simple jeu divinatoire.
Dans cet article, nous partons donc à la découverte de la cosmologie taoïste, à laquelle nous consacrerons plusieurs volets. Dans ce premier opus, nous explorons le début des phénomènes, la séquence du 0 au 3, de Wuji aux San Bao, les trois trésors.
Pourquoi la cosmologie taoïste n'est pas une théorie de la création
Cette cosmologie n'est pas une simple théorie de la création, au sens occidental du terme, un récit du "comment l'univers a commencé", mais plutôt une description du processus permanent par lequel toute chose passe de l'intangible au tangible.
Dans la nature, le corps, l'esprit, nous retrouvons les mêmes étapes sur différents plans :
- Le plan cosmique : comment le manifesté émerge du non-manifesté.
- Le plan corporel : comment le Qi prend forme et se met à circuler.
- Le plan mental : comment une pensée peut se générer, prendre forme et devenir moteur et action.
Cette vision extrêmement puissante nous montre à quel point les phénomènes de la conscience rejoignent tous les phénomènes du vivant. Ainsi, quand un taoïste parle du ciel (Tian 天), il ne parle pas du cosmos, il parle de la conscience. Et quand il parle de la terre (Di 地), il parle de la structure, de la matérialité.
La cosmologie taoïste nous ramène donc vers l'expérience intérieure, la nature servant ensuite simplement de support pédagogique pour la comprendre et la transmettre.
L'image romantique du taoïste assis face à à ses montagnes, en train de comprendre les principes universels par la contemplation de la nature est sans doute une extrapolation. Il a vraisemblablement plutôt retourné son regard en lui-même.
Étape 0 : Wuji (無極), l'absence de projection
Wuji se traduit habituellement par « sans limites » ou « sans faîte ». Mais cette traduction est, à notre avis, réductrice. Plus précisément, le concept de Wuji, exprime l'absence de projection. À l'image d'une toile vierge sur laquelle rien n'a encore été posé, et où tout est donc possible. Wuji représente donc l'infini des possibilités non encore matérialisées.
Au niveau de l'esprit : Wuji correspond à l'instant qui précède chaque pensée. Ce n'est ni un état à atteindre, ni un état perdu auquel il faudrait revenir. Avant chaque pensée, Wuji est simplement là, en support.
Le mot Wu (無) est intéressant. Il exprime le vide ou l'absence, mais le mot Wu (巫) désigne aussi les chamans, ces intermédiaires entre le visible et l'invisible. Wuji est donc cet espace mystérieux et immobile du centre, là où les dimensions communiquent.
L'état de Wuji est le point de départ, dans tous les arts orientaux comme la calligraphie, le Qi Gong, la musique ou les arts martiaux. On commence toujours par cultiver le retour vers cet état primordial, exempt de nos projections et limitations, pour s'ouvrir à ce vide infini des possibles.
Dans la pratique du Qi Gong : la posture Wuji (debout, pieds joints, bras le long du corps, alignement vertical sans tension) incarne physiquement cet état. Ce n'est pas une posture passive : c'est une disponibilité.
Étape 1 : Taiyi (太一), le mouvement naît de l'immobilité
Tai Yi (太一), « l'Un suprême », représente l'amorce de toute manifestation : premier frémissement dans le silence absolu de Wuji. Parce que le vide ne peut pas rester absolument immobile. La nature a horreur du vide et quelque chose finit toujours par apparaitre. Comme lorsque le peintre pose son pinceau sur la toile blanche pour un premier point.
Voici un point que beaucoup de pratiquants négligent. C'est tout l'enseignement caché du Taiji Quan (太極拳). L'art martial porte ce nom précisément parce qu'aux niveaux supérieurs, on cherche à générer une action en ne projetant rien face à la force de l'adversaire. Qui peut réellement ne rien projeter face à une attaque puissante ? Très peu de gens.
Pour le méditant : cultiver le vide n'est pas l'objectif. Il est la condition pour que Tai Yi, la Grande Unité, puisse se manifester. S'accrocher à Wuji pour lui-même serait un contresens. L'immobilité dans Wuji n'a de valeur que parce qu'elle nous permet de mieux voir nos limitations et conditionnements, pour pouvoir progressivement nous en défaire et retrouver ainsi la connexion à notre vraie nature.
Étape 2 : Taiji (太極), la division qui change tout
Taiji (太極), « le faîte suprême », c'est le mouvement qui s'engendre depuis le non-mouvement :
Par division, l'un devient deux. C'est la première grande séparation : quelque chose qui observe (conscience) et quelque chose d'observé. Le symbole Yin-Yang (Tai Ji Tu) représente cette polarité en équilibre dynamique.
Note : le symbole Yin-Yang représente à la fois l'unité (les deux forment un cercle parfait) et la polarité (ils sont opposés mais interdépendants).
Yin (陰) Yang (陽)
La plupart des gens connaissent le Yin et le Yang à travers la médecine chinoise : le côté ensoleillé et le côté ombragé d'une colline, les régions du corps, les qualités thermiques. Tout cela est partiellement pertinent, mais partiellement seulement.
- Yang représente le mouvement de montée, d'expansion et de dilatation. Dans tout cycle de vie, c'est le début et la croissance des phénomènes. On l'associe donc au mouvement, la lumière et la chaleur.
- Yin définit la décroissance et la fin d'un cycle. C'est un mouvement inverse de descente, concentration et densification. La qualité fondamentale du Yin est donc l'organisation, le confinement, la structure.
En médecine chinoise, on insiste sur le Yin comme ce qui refroidit, sédate, génère les liquides, et le Yang pour ce qui active, réchauffe et met en mouvement.
Dans le Yi Jing, le Yin est ce qui donne structure, limite et direction au mouvement. Le Yang évoque, lui, le mouvement et la transformation.
Au niveau de l'esprit : c'est la première division entre ce qui observe (la conscience) et ce qui est observé (la construction mentale, l'objet de l'attention).
Étape 3 : Progression et relation
Considérer ces deux pôles seulement serait s'arrêter au noir et au blanc. Mais la vie est plus complexe et contient une infinité de gris !
La troisième étape exprime la mise en mouvement et donc la relation qui s'installe entre Yin et Yang. C'est exactement ce que représente la courbe en "S" du symbole du Taiji Tu : il ne s'agit pas d'une opposition rigide, mais bien d'une conversation respectueuse et dynamique. Et de cette relation harmonieuse peuvent alors naître tous les phénomènes.
Si l'on prend le jour et la nuit comme exemple, l'étape deux ce sont le jour et la nuit eux-mêmes ; l'étape trois exprime les nuances du jour tout entier, la montée de l'aube au zénith, puis la descente vers le crépuscule et la nuit profonde.
Au niveau de l'esprit : l'immobilité commence à produire le potentiel d'une pensée. La dualité (conscience/esprit) et l'interrelation entre les deux produisent toutes les nuances de l'activité mentale.
Le chiffre trois dans la tradition taoïste : les San Bao (三宝)
Le chiffre trois a une importance majeure dans la pensée taoïste avec le concept des San Bao (三宝), les « trois trésors ». S'appuyant sur les étapes cosmologiques que nous venons de décrire, les San Bao se retrouvent sur plusieurs plans.
Le caractère chinois du chiffre trois (三, sān) est constitué de trois lignes horizontales. Ces trois lignes symbolisent les trois couches de l'Univers : le Ciel, la Terre, et l'Humanité qui se tient entre les deux.
On retrouve ces trois couches à l'échelle humaine avec la notion des Trois trésors : Jing (精), Qi (氣) et Shen (神). Ils décrivent les trois fréquences vibratoires que nous cultivons en Qi Gong et en alchimie interne.
Jing (精) : l'essence
Jing est la fréquence la plus tangible, la plus condensée. C'est la racine physique de la vitalité, qui soutient les tissus, le sang, les fluides et l'énergie de reproduction. Le Jing est stocké au Dan Tian inférieur (下丹田), sous le nombril, en relation avec les reins.
Qi (氣) : la vitalité
Qi est ce qui anime le corps : circulation du sang, mouvement du souffle, activité des organes. Sa résidence est le Dan Tian médian (中丹田), au niveau du sternum, en lien avec les poumons. Le Qi est la flamme que la base physique (le Jing) alimente.
Shen (神) : l'esprit
Shen désigne l'esprit dans son sens le plus vaste : conscience, rayonnement spirituel, qualité du regard. Sa résidence est le Dan Tian supérieur (上丹田), entre les sourcils, en lien avec le cœur.
À l'image d'une bougie, si le Jing est la cire et la mèche et le Qi la flamme, alors le Shen est la lumière émise par cette flamme.
L'image alchimique : transmutation et génération
Les trois trésors ne sont pas trois substances séparées mais trois fréquences d'un même souffle vital. Celles-ci peuvent être considérées selon deux angles d'approche :
- La voie de la transmutation : le pratiquant cherche à transformer le Jing en Qi, puis le Qi en Shen. Il s'agit de "remonter" de la matière vers l'esprit, de passer du tangible vers l'intangible.
- La voie de la génération : à l'inverse, est un mouvement de descente du sans forme vers la forme : le Shen se transforme en Qi, puis le Qi en Jing. La conscience descend dans le corps pour manifester l'intangible.
Ce double mouvement est exactement ce que la cosmologie décrit à l'échelle de l'esprit : le passage continu entre l'intangible (Wuji, conscience pure) et le tangible (forme manifestée). Les San Bao en sont l'incarnation corporelle.

Ce que cela change pour votre pratique
Cette vision ternaire est la racine de toutes les pratiques énergétiques : qi gong, arts martiaux internes, nei gong et méditation.
Voici quelques applications concrètes de cette cosmologie pour le travail interne :
Wuji (le zéro)
La posture Wuji n'est pas une simple position d'échauffement. C'est l'incarnation physique du retour au point zéro d'où tout s'engendre.
Debout, pieds joints et bras le long du corps, cette posture est la plus neutre qui soit. Elle nous ramène à un état de présence pure, sans projection, intention ou objectif. Vous installez ainsi "la toile blanche" qui permettra la qualité de tout ce qui suit dans votre séance. Ce moment est souvent négligé, alors qu'il est la condition essentielle pour entrer dans une pratique profonde.
Tai Yi (le un)
Ce retour à un état de pure neutralité va vous permettre de sentir le tout premier "frémissement", l'intention de mouvement qui s'amorce, dans un élan de pure spontanéité. Même si vous ne bougez pas encore physiquement, la toile n'est plus parfaitement blanche, un premier signe apparait, comme un premier point quand vous posez votre pinceau sur la toile.
Tai Ji (le deux)
De ce premier point, le mouvement commence à apparaître, extension du point vers la ligne. Cette séparation s'incarne dans la pratique du Qi Gong par la séparation de vos deux pieds, pour vous installer avec les deux pieds parallèles. Yin/Yang apparait.
La relation Yin/Yang (le trois)
De cet étirement naît la possibilité de mouvement, par l'espace qui se crée ainsi. Permettant l'instauration d'une relation entre Yin et Yang.
Vous commencez à monter et descendre les bras par exemple et allez ainsi passer dans des phases d'alternance et de complémentarité, entre la montée et la descente, l'expansion et la concentration. Votre corps, mais également votre souffle et votre conscience vont suivre ce rythme, cette conversation yin/yang. Mais attention, il ne s'agit pas de séparer ces deux phases mais bien de trouver constamment la connexion entre les deux (par exemple, pendant que le corps monte, un mouvement de relâchement profond existe simultanément à l'intérieur de vous).
Quelques clefs pour nourrir votre pratique
L'équilibre parfait n'existe pas, mais l'important est d'acquérir la meilleure gestion du déséquilibre nécessaire au mouvement et à la vie. Le travail interne n'est donc jamais terminé. On ne cherche pas à équilibrer Yin et Yang une fois pour toutes, mais bien plutôt à cultiver une relation saine entre les deux, ce qui aura un impact direct sur la qualité de votre Qi.
Pour transformer une pensée, il faut remonter à sa source. C'est par le travail méditatif que l'on peut remonter à la naissance des pensées, en suivant les étapes 0 à 3, où celles-ci ne sont pas encore déformées par les perturbations accumulées.
C'est en remontant à la source (Wuji) que l'on peut restaurer les déséquilibres en aval.
Le Ciel n'est pas en haut. Quand un texte alchimique parle du Ciel, lisez « conscience ». Quand il parle de la Terre, lisez « structure ». Cette traduction simple éclaire des pans entiers de textes auparavant opaques.
Approfondir votre pratique avec la cosmologie taoïste
Cet article pose les fondations. Pour celles et ceux qui souhaitent approfondir la cosmologie taoïste et nourrir leur pratique, nous vous invitons à découvrir gratuitement nos cours en ligne.
Les informations présentées dans cet article sont proposées à titre informatif et pédagogique. Le Qi Gong peut contribuer au bien-être et à l’hygiène de vie. Cependant, il ne se substitue en aucun cas à un avis médical, un diagnostic ou un traitement prescrit par un professionnel de santé. En cas de symptôme, de douleur persistante, de maladie, de pathologie chronique, de grossesse, ou si vous suivez un traitement médical, demandez l’avis de votre médecin avant de pratiquer.
© date Maëlla Caro et Mohammed Saïah - Esprit du Qi. Tous droits réservés. Ce contenu est protégé par les droits d'auteur.







